• J'ai relu ces derniers jours un recueil de nouvelles de Henry James comprenant :

    L'image dans le tapis

    La redevance du fantôme

    La vie privée

    Les amis des amis

    Elles sont plus ou moins vaguement fantastiques, à la manière feutrée de James, où tout réside dans l'atmosphère et le non-dit, comme dans le fameux « Tour d'écrou ».

    « L'image dans le tapis » est sans doute la moins fantastique des quatre. Un écrivain dit avoir caché dans son œuvre une mystérieuse interprétation, un secret, que le narrateur et son ami cherchent en vain à découvrir. Jamais Henry James ne nous dit en quoi consiste ce secret, qui finit par peser sur la vie des trois personnes au cœur de cette affaire. C'est le mystère qui tient en haleine le lecteur, mais dont nous ne saurons rien, même si l'un d'eux dit l'avoir trouvé mais meurt avant de l'avoir révélé. C'est le récit de la course derrière une signification supposée qui se dérobe sans cesse par le jeu du hasard, ou celui du destin.

    « La redevance du fantôme » est la plus explicitement fantastique du lot. Un vieillard qui a traité méchamment sa fille jusqu'à ce qu'elle en meure, dit être harcelé par le fantôme de celle-ci. A la fin, le fantôme devient compatissant et passe un marché avec son père : elle occupera seule sa maison, et en échange elle lui paiera un loyer. Le narrateur, étudiant en théologie, assiste aux paiement des loyers trimestriels et finit par croire en l'existence du fantôme. Jusqu'à la scène finale où tout est remis en question.

    « La vie privée » est une approche subtile de la manière d'être des gens que l'on côtoie. L'un des personnages est un écrivain qui dans ses écrits est poète, profond et réservé, alors que dans la vie courante il se comporte comme un bavard ordinaire sans aucune originalité. Une double personnalité, qui semble se concrétiser par l'existence de deux personnes séparées. A l'opposé, Lord Mellifont, archétype de la bonne société londonienne, qui sait se comporter comme il faut en public en toute circonstance, mais n'a plus du tout d'existence quand il se retrouve seul, au point de disparaître physiquement quand personne n'est là pour le voir et l'écouter.

    Enfin, « Les amis des amis » est narrée par une femme qui raconte l'histoire de deux personnes, un homme et une femme, qui ont été l'objet toutes deux dans leur jeunesse d'apparitions de revenants, et qui veulent se rencontrer pour essayer d'approfondir et de comprendre ce qu'ils ont vécu. C'est encore une course poursuite comme dans l'image dans le tapis car, malgré tous leurs efforts et ceux de leur entourage, ils ne réussiront jamais à se voir. Sauf peut-être la veille de la mort de la jeune femme, où s'affronteront deux thèses : celle de l'homme, persuadé que la femme est venue lui rendre visite puis est morte, celle de la narratrice, qui est persuadée que la femme est morte et que c'est son spectre qui est venu le hanter. C'est aussi par-delà la mort une histoire d'amour qui ne dit pas son nom, les amants qui ne se connaissent pas se cherchent sans le savoir jusqu'à la rencontre finale, ambiguë et dévastatrice, le tout dans un environnement très anglais.

     

    Car ces nouvelles sont bien datées de leur époque, celle du XIXème finissant, avec l'engouement pour les tables tournantes, les apparitions d'ectoplasmes chez les médiums, le « mesmérisme », et globalement la forte croyance en l'existence des fantômes, au-delà de la croyance en l'immortalité de l'âme et en une vie après la mort.

    Datées aussi sont les coutumes de la bonne société victorienne, qui apparaissent très clairement décrites dans les récits de James. La manière de se comporter en société, qui est la première chose d'importance, s'appuie entièrement sur les apparences, les manières de faire et de dire les choses (ou de ne pas les dire), les relations distantes et convenues entre fiancés et conjoints, la valeur du mariage réduite à son aspect social. Tout y est hypocrite et dissimulé, mais je n'ai pas réussi à me faire une opinion pour savoir si James était un fervent suppôt de ces coutumes ou s'il les décrivait pour s'en moquer à sa manière, sans y toucher semble t-il. Il parle pourtant de gens supérieurs et inférieurs, de ceux qui sont vulgaires par opposition à ceux qui sont « éduqués », comme si ces catégorisations allaient de soi, génétiquement intouchables comme les castes en Inde.

    Mais il y a de l'humour qui transparaît parfois, trop rarement à mon goût, mais bien présent, et qui fait mouche à chaque fois, tout comme certaines descriptions, qu'on raterait presque en lisant trop vite, mais qui sont extrêmement révélatrices, avec une recherche de métaphores neuves exactement adaptées à ce qu'elles veulent évoquer.

    Quelques exemples :

    Les maisons près de Boston

    ...elles se tenaient sur des pentes herbeuses, à l'ombre traditionnelle d'un grand orme au feuillage incliné comme la cime pendante d'une gerbe de blé, leurs toitures enfoncées jusqu'aux oreilles, à cent lieues de prévoir la mode des toits à la française. Vieilles paysannes aux visages marqués par les intempéries, elles portaient tranquillement leurs coiffes sans rêver de chapeaux haut perchés qui exposeraient indécemment aux regards leurs fronts vénérables.

    Le portrait de Lord Mellifont (Portrait caustique et ironique sur plusieurs paragraphes)

    Cet homme, le plus beau, le plus accompli de son temps, ne pouvait jamais avoir paru mieux à son avantage que là, parmi nous, tel un chef d'orchestre affable qui d'un jeu de bras harmonieux eût conduit un orchestre encore un peu discordant. Il dirigeait par des gestes aussi irrésistibles que vagues une conversation qui, on le sentait, eût été sans lui dénuée de tout ce qui peut s'appeler le ton.(...) sans lui elle eût, en quelque sorte, manqué de vocabulaire ; elle eût, certainement, manqué de style car c'était un style qu'elle avait en Lord Mellifont. Lord Mellifont était un style. Ceci, une fois de plus me frappa dans la salle à manger du petit hôtel suisse alors que nous nous résignions à l'inévitable portion de veau.


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  • Lorsqu'on écrit pour soi ou pour un petit groupe, il est difficile d'avoir une vision claire de la valeur de ses textes. Si l'on se penche soi-même sur ce qu'on a écrit, on ne peut avoir un regard neutre et objectif : l'impression que l'on ressent va du désespoir le plus complet (« Comment ai-je pu écrire quelque chose d'aussi mauvais ? ») jusqu'à la béate satisfaction liée à la conscience de sa juste valeur (« C'est encore meilleur que ce que je pensais ! »). Et lorsqu'on demande un avis aux quelques personnes qui ont pu lire certains textes, il est difficile de leur faire confiance : si c'est bon, on sentira peut-être un ton de sincérité derrière la signification de ce qui est dit, mais si c'est mauvais, personne ne se risquera à émettre un jugement clairement négatif, de peur, soit de blesser l'autre, soit de se faire soudainement un ennemi mortel d'une personne rangée jusque là au rang de ses amis. Il en résulte que le contenu de l'avis critique d'un amateur sur une production littéraire amateur n'a pas beaucoup de signification, la vérité se cachant surtout dans les nuances de l'expression, dans la généralité des phrases employées ou dans la brièveté sèche de l'avis.

    En tant qu'amateurs, nous ne sommes pas dans la position de Françoise Sagan dont les livres, lus par des milliers de personnes, ont fait l'objet de critiques littéraires approfondies dans des revues ou des magazines. Un critique littéraire appointé dira généralement ce qu'il pense sans trop se soucier de l'effet produit sur l'auteur, ou bien il accentuera sciemment, dans un sens ou dans l'autre, la réalité de ce qu'il pense vraiment, ne serait-ce que pour se démarquer de la concurrence des autres critiques.

    Alors, quel texte ai-je écrit que je juge bon ou mauvais ? J'ai retrouvé il y a quelque temps des petits « texticules » écrits après avoir lu un recueil d'un auteur dont j'ai oublié le nom, dont le titre était peut-être « Crimes imaginaires ». C'était ultra court, frappant, et très amusant, et j'ai voulu faire pareil : après tout, jeter quelques lignes sur le papier, ce n'est pas fatigant, et on peut les oublier si c'est mauvais. Mais, les ayant exhumés, je les ai relus, et les ai trouvés très drôles, comme si ce n'était pas moi qui les avais écrits. Si cela intéresse un critique amateur pas forcément porté sur la rigolade, on peut aller ici : « Les écrivains amateur d'Eure et Loir » et faire ensuite une critique acerbe, acérée, au vitriol, condescendante, à casser l'applaudimètre, mais pas convenue, ni neutre, ni dégoulinante, ni simplement gentille...

    En voici un :

    « De temps en temps, il faut que je tue quelqu’un, parce que ça me soulage. Maintenant, cela va bien, mais je n’ai plus beaucoup d’amis… »

    Pas trop long ? Pas trop dur à lire ? Pas trop immoral ?

    Autocritique : cela ne va pas bien loin, on peut sourire, rester de marbre ou ne pas comprendre, mais il est clair que cela ne m'a pas coûté beaucoup d'efforts de construction ni de recherche de style ou de vocabulaire. Un amusement sans prétention, c'est tout...


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  • Ce livre est en quelque sorte la suite de « La formule de Dieu », paru il y a deux ans, même si le seul personnage qu'on y retrouve est le héros, Tomas Noronha, historien, linguiste, cryptologue, expert en objets anciens, et je ne sais quoi encore. En effet, il semble bien être spécialiste d'un tas de choses hors de sa formation de base, et en particulier connaître en profondeur toutes les théories scientifiques les plus avancées.

     Les mêmes qualités et les mêmes défauts sont présents dans ce nouveau livre, un peu plus court que le précédent, mais plus de 500 pages tout de même. Je vais les reprendre ici.

     Sur le fond, c'est un exposé très pédagogique comme précédemment, centré cette fois sur la théorie quantique et la notion de réalité qui s'y rattache, même si au début se place un long passage portant sur le fonctionnement du cerveau et l'émergence de la conscience, thème malgré tout relié au précédent comme on va le voir. Tout ce qui est expliqué dans le texte est donc parfaitement exact, remarquablement exposé, bien mieux même que ce que j'ai pu lire très récemment dans un numéro spécial 1 de « La Recherche » intitulé : « La réalité n'existe pas ». Je ne vais pas reprendre ici la description de la théorie quantique et de toutes les « bizarreries » qui l'accompagnent, Dos Santos le fait très bien. Par contre, comme c'est par ailleurs un roman, il faut bien distinguer deux choses :

    • ce qui a trait à la description objective et historique de la théorie quantique, qui, je le répète, est très bien fait, même s'il faut parfois s'accrocher pour comprendre de quoi il est question ;
    • ce qui a trait à des hypothèses, des interprétations des faits et des expériences, sur lesquelles les physiciens eux-mêmes ne sont pas du même avis. Ici, Dos Santos fait son choix personnel sur l'interprétation qui lui convient le mieux, sans vraiment expliquer pourquoi, et sans le préciser clairement dans le texte. Il avait fait la même chose dans « La formule de Dieu », choisissant de défendre le principe anthropique en le présentant non comme une hypothèse mais comme un fait acquis.

     Il faut dire que la théorie quantique est une bénédiction pour les auteurs de science-fiction, puisqu'elle démontre scientifiquement et mathématiquement, sans pouvoir l'expliquer philosophiquement ou par le bon sens, des choses aussi curieuses que celles-ci :

    • une particule peut se trouver en deux endroits à la fois ;

    • si on ne l'observe pas, une particule existe sous différentes formes virtuelles dont une seule vient à l'existence au moment de l'observation. Transposé dans le macrocosme, cela revient à dire que « la lune n'existe pas si je ne la regarde pas », ou encore « qu'un arbre qui tombe dans la forêt ne fait aucun bruit s'il n'y a personne pour l'entendre » ;

    • on peut penser que le futur influence le passé ;

    • deux particules reliées à l'origine (« intriquées ») n'en forment qu'une, même si elles se trouvent à des millions de km l'une de l'autre ;

    • pour aller d'un point à un autre, une particule utilise tous les chemins possibles ;

    • c'est le hasard et non la causalité qui explique le monde ;

    Je m'arrête là, car discuter de la théorie quantique peut prendre des pages et des heures, et ce n'est pas en quelques lignes que l'on va ici régler la question. Je m'y exercerai peut-être dans un autre billet, plus tard.

    Néanmoins, le point crucial dans le livre n'est pas de faire comprendre aux gens ce qu'est la théorie quantique (les meilleurs physiciens s'y cassent les dents depuis près de 100 ans, car elle marche, mais on ne sait pas pourquoi...), mais d'essayer de montrer que la conscience est au cœur de l'interprétation des faits observés. De nombreux savants se penchent sur cette question, que John Wheeler a synthétisée de la manière suivante : « L'univers n'existe que parce qu'il y a une conscience qui l'observe ». Je ne peux pas partager ce point de vue, pour trois raisons :

    • qu'est-ce que la conscience ? Nulle part dans le livre elle n'est définie de manière claire. Si on ne dit pas de quoi il s'agit, de quoi parle t-on exactement ?

    • cette phrase suppose que la conscience préexiste à l'univers, elle n'en ferait donc pas partie ? Ailleurs, la conscience est pourtant présentée comme une « émergence » de la vie, et la vie une émergence de la matière. Il y a une contradiction flagrante.

    • la conscience est assimilée en fait à la conscience humaine. Cela voudrait donc dire que si l'homme n'existait pas, l'univers n'existerait pas non plus. C'est encore une fois donner à l'homme une place privilégiée dans le monde, c'est se regarder le nombril en disant « Ah, qu'est ce qu'on est beaux et tellement différents des autres formes de vie ! », c'est donc faire de l'anthropocentrisme et oublier d'être modestes. Dans cette interprétation, l'âme et la religion ne sont pas loin, et aucun animal ne possèderait le moindre embryon de conscience.

    Pour moi, la réalité a une existence objective, qui apparaît sous diverse formes selon la manière dont on l'observe. Comme le dit Niels Bohr : « La tâche de la physique n'est pas de savoir ce qu'est la nature. La physique s'occupe de ce que nous pouvons dire de la nature ».

     

    Parlons maintenant de la forme et de l'intrigue. Aucun progrès n'est perceptible entre ce livre et le précédent, j'ai même l'impression que Dos Santos s'en moque quelque peu. Même si on oublie le style et l'organisation du livre, il y a des choses qui seraient faciles à améliorer par n'importe qui, ne serait-ce que pour rendre l'histoire crédible, ce qu'elle n'est à aucun moment. Faisons brièvement un inventaire non exhaustif de ce qui ne va pas :

    • Noronha, cet historien qui parle de physique et décrypte les formules quantiques très complexes en quelques minutes devant un parterre béat d'admiration ;

    • Bellamy, ce directeur de la CIA qui, à ses moments perdus, a trouvé tout seul la « théorie du tout » que cherchent une armée de savants et prix Nobel depuis 50 ans ;

    • ce même directeur qui pénètre dans le CERN comme dans un moulin alors qu'une expérience cruciale et dangereuse est en cours, qui y circule sans être accompagné alors qu'on sait que c'est un agent de la CIA, et qui bidouille tranquillement les consoles d'accès avec la pointe de son couteau ;

    • le héros (historien) et sa compagne (directrice d'une maison de retraite), pourchassés par les tueurs de la CIA, qui se réfugient dans un labo et ne trouvent rien de mieux pour s'occuper que de faire des expériences de physique quantique pendant des heures ;

    • idem quand ils ont pénétré dans l'appartement blindé du directeur en crochetant la serrure les doigts dans le nez avec une épingle à cheveux, ils causent, ils causent ;

    • idem, alors que la compagne du héros est en danger de mort et qu'il ne lui reste plus que quelques minutes à vivre, Noronha fait un très long exposé sur les ordinateurs quantiques avec même des devinettes dedans, tout comme un conférencier dans un congrès international ;

    • les gens de la CIA sont, au choix, corrompus, méchants, bêtes, arrivistes, sans aucun sens moral. On sait bien que tout ça est un peu vrai, mais caricatural à ce point, c'est risible ;

    • on entre dans le saint des saints de la CIA à Langley comme dans un moulin (encore !) ;

    • l'accumulation de clichés éculés de romans policiers : une directrice de maison de retraite qui crochète les serrures avec brio et avec une épingle ; le coup du crayon qui révèle le texte en creux sur un bloc-notes ; le pistolet qui s'enraye au moment crucial (ouf!) ; le mot de passe de l'ordinateur de la CIA (la date de naissance du directeur !) craqué en deux minutes par un génial hacker ;

    • Maria Flor, la seule femme du roman, qui ne sert strictement à rien, sinon à faire les questions et les commentaires pendant les exposés scientifiques, comme dans les dialogues socratiques, qui fait la tête quand son copain n'est pas gentil avec elle, et qui fait monter une tension « insoutenable » dans la dernière partie quand elle est prisonnière et que son copain disserte doctement.

    Bref, beaucoup de facilité dans cet aspect du livre, qui contraste de manière évidente avec le sérieux des exposés techniques, qui ont dû demander à Dos Santos énormément de travail. Et un ensemble qui rend encore plus incompréhensible le succès du livre précédent et sans doute le succès à venir de celui-ci : de la vulgarisation scientifique de haut niveau, intéressante mais difficile, mal servie par une histoire peu crédible.

    Quant à la conclusion, elle est simple mais n'apporte rien de particulier : l'univers est un ordinateur quantique. Et alors?

    La réalité est finalement ce qu'en disait déjà le Bouddha :

    « Le monde n'est qu'un songe, ses trésors un mirage. Les choses sont irréelles, tout est pure évanescence. »

     

    1  "La Recherche" numéro spécial juillet-août 2014

     


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  • Ce livre a deux facettes : en tant que roman, c'est une catastrophe, mais pour le contenu, c'est d'une part de l'excellente vulgarisation scientifique, et d'autre part une discussion fort intéressante sur le sens et le devenir de l'univers au travers de la science et de la spiritualité, avec deux ou trois réserves sur lesquelles je reviendrai.

    Evacuons tout de suite les questions de forme. L'intrigue est un simple prétexte pour relier des exposés assez didactiques faisant le tour des grandes questions épistémologiques actuelles. En effet, la narration accumule les clichés les plus éculés de l'actualité politique internationale et du roman d'espionnage, sans aucun souci de vraisemblance sur tous les plans : la caricature de la CIA qui nous est décrite est vraiment d'un haut comique ; les méchants sont plus méchants que nature, enfin on nous le dit, car on ne le voit vraiment pas ; Einstein avait pour mission, à la fin de sa vie, de concevoir une bombe atomique « pas chère » pour Israël ; le programme nucléaire iranien qui sert de fond aux événements est dans les mains d'une jeune femme très belle, évidemment, et qui tombe amoureuse du héros, linguiste portugais et cryptologue émérite ; la cryptologie dont il est question est vraiment d'un niveau élémentaire (à base d'anagrammes par exemple) au point qu'on se demande pourquoi l'expert met autant de temps à trouver le code ; le secret se trouve aux mains d'un moine tibétain ayant travaillé avec Einstein à Princeton...

    Et le tout à l'avenant. Je ne sais vraiment pas si l'auteur l'a fait exprès sur le modèle basique du « Da Vinci Code » uniquement pour être sûr de produire un roman qui rapporterait un maximum, ou s'il est vraiment incapable d'écrire une vraie histoire sur l'idée de fond qui sous-tend les 700 pages qu'il a quand même écrites. D'autant que la chute, le décryptage final du manuscrit d'Einstein, est d'une banalité fort décevante, flanquée d'une interprétation tarabiscotée. D'autre part, sans intrigue, la thèse qu'il essaie de démontrer conduirait à un ouvrage illisible, de la nature de l'essai, qui passerait totalement inaperçu. Je me demande déjà comment 2 millions de personnes ont pu lire ce livre contenant beaucoup plus d'exposés scientifiques ou philosophiques que d'action.

    Mais venons en maintenant au contenu, beaucoup plus intéressant. C'est un excellent résumé de l'état actuel de la physique et de la cosmologie, agrémenté de réflexions philosophiques induites par les avancées de la science. Je m'y suis retrouvé complètement, y compris dans les questions que je me pose et sur lesquelles j'ai déjà écrit des choses : une curieuse communauté d'interrogations, pourrait-on dire. A plusieurs reprises d'ailleurs, après un long exposé au bout duquel je me disais : « Oui, totalement d'accord, sauf qu'il a oublié ceci ou cela..  », je découvrais à la page suivante que l'objection que j'élevais était à son tour traitée...De plus, chaque exposé scientifique est construit à la manière d'un dialogue de Platon : l'expert, à l'image de Socrate, explique quelque chose à un novice, et à chaque étape du raisonnement, il demande l'accord ou les objections de celui-ci.

    Quant aux sujets traités, en voici la liste quasiment exhaustive :

    • la théorie atomique et les quatre interactions,

    • la fission et la fusion des atomes

    • les principes de la thermodynamique et l'entropie

    • la cosmologie : big bang, big crunch, univers multiples, fond diffus, matière noire,

    • la théorie de la relativité (RR et RG)

    • la mécanique quantique, la théorie du tout, le principe de non localité, le paradoxe EPR

    • les lois de l'univers et les constantes fondamentales

    • l'inerte, le vivant, la conscience, la mort, l'intelligence artificielle

    • la théorie du chaos

    • le théorème d'incomplétude de Gödel

    • la question de l'émergence, la complexité

    • le principe anthropique, le dessein intelligent

    • le déterminisme, le hasard, le libre arbitre

    • les interrogations sur Dieu, la nature, l'intentionnalité, la cause première

    • le bouddhisme, l'hindouisme, le taoisme, la kabbale



    Bigre, un roman qui parle de tout ça et qui s'est vendu à 2 millions d'exemplaires ! En fait, Dos Santos n'a pas réussi le pari de construire une histoire intéressante, mais il a pu néanmoins mettre à la portée de chacun des sujets passionnants et ardus. Même si les explications passent au-dessus de la tête de la plupart des lecteurs, il en restera quelque chose, au moins la connaissance de l'existence des sujets traités.

    Ce que dit Dos Santos sur ces thèmes est donc parfaitement exact. Ce n'est que lorsqu'il interprète à sa manière certains sujets pour exposer sa propre thèse qu'on peut le critiquer, ce qui arrive très clairement sur la question du dessein intelligent, avec les arguments connus sur les valeurs nécessaires des constantes universelles et l'infime hasard ayant conduit à l'apparition de la vie. Les discussions sont toujours vives sur ce sujet, et les arguments avancés par les uns et les autres ne s'appuient aucunement sur des démonstrations irréfutables : on est en plein dans le domaine de la croyance et du parti-pris. Dos Santos a simplement fait son choix en faveur de l'existence d'un dessein intelligent, mais il faut le reconnaître, d'une façon assez originale, en remplaçant Dieu par l'intelligence universelle planifiant les big bang et les big crunch successifs, évidemment sans dire comment cela peut se faire.

    Il y a un autre point sur lequel je ne comprends pas l'approche de l'auteur : pourquoi essaie t-il de montrer que dans les textes sacrés anciens (la Bible, le Bagavad Gita, etc) se trouvaient déjà les conclusions auxquelles arrive la science aujourd'hui ? Qu'est-ce que cela apporte ? Que veut-il prouver ? D'autant que les versets assez obscurs qu'il cite sont susceptibles de bien des interprétations, comme les prophéties de Nostradamus ou le décryptage de la Bible par la Kabbale...

    Je m'arrête là, car chacun des thèmes évoqués mériterait un développement détaillé, et cet article est déjà un peu long.


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  •  J’ai fini hier soir ce bouquin commencé avant-hier, j’ai eu du mal à ne pas le lire d’une seule traite, car le suspense psychologique y est très bien mené.

    C’est une histoire extrêmement banale qui constitue la trame de l’histoire : deux journalistes célibataires se rencontrent au cours d’un reportage, ils se plaisent, ils couchent ensemble, elle tombe enceinte, ils se marient et vont s’installer à Londres, elle a une grossesse difficile, il ne l’aide pas beaucoup, elle fait une dépression postnatale après une césarienne, il la quitte pour une autre femme en « emportant » le bébé avec lui, il la fait déclarer inapte à élever son enfant, il lui fait encore plein de misères, puis elle sort enfin de sa dépression et se bat avec l’aide de deux ou trois personnes, il y a un procès où finalement la vilenie du mari apparaît au grand jour, on lui restitue le bébé, les méchants s’en vont en Australie et tout finit bien.

    Mais l’histoire n’est qu’un prétexte pour décrire les tourments psychologiques de la jeune femme, l’accumulation de bassesses du mari, les difficultés pour une américaine de se faire une place dans l’univers anglais londonien, la montée de la pression, la descente aux enfers de la jeune femme, puis sa remontée, et les arcanes d’un procès « familial » en Grande Bretagne.

    C’est un pavé de près de 600 pages, et donc on ne s’ennuie pas.

     

    Néanmoins, ce n’est pas un grand livre, pour différentes raisons que voici :

    Tout d’abord, les « ficelles » du suspense apparaissent vraiment trop clairement : la jeune femme est la gentille et le mari est le méchant, et quand le méchant fait des grosses méchancetés, on se met à bouillir pour savoir comment il va être puni, car il ne peut en être autrement. Ensuite, tous les évènements sont décrits et s’enchaînent assez clairement, sauf deux d’entre eux dont on nous dit qu’ils sont très importants, mais qu’on ne nous dévoile qu’à la fin bien sûr. On voit que c’est un procédé pour nous tenir en haleine, ce n’est pas amené naturellement dans le cours du récit.

    Ensuite, la progression dans l’intrigue est cousue de fil blanc : les malheurs s’accumulent sur la jeune femme les uns après les autres, elle s’enfonce de plus en plus et a du mal à réagir ; puis, d’un seul coup, tout se met à aller de mieux en mieux, il n’y a plus que des bonnes choses qui lui arrivent, elle redevient une battante,  jusqu’à l’explosion finale à l’issue du procès. On voit que l’auteur a fait son plan comme ça, mais trop c’est trop : que du mauvais, puis que du bon….Ca descend, puis ça remonte, et les méchants sont punis.

    Et puis il y a des invraisemblances sur le plan psychologique, ou du moins des choses dans le comportement des gens qui sont curieuses, mais dont on ne nous dit rien : pourquoi le mari a-t-il épousé la jeune femme pour la tromper et ourdir les pires méchancetés même pas deux mois après, alors qu’on nous a décrit en détail la passion qui les a liés jusqu’alors ? Pourquoi n’a-t-il pas fait comme avec les autres, les engrosser et les laisser tomber ensuite ? Pourquoi ne pas divorcer et s’en aller, puisque de toute façon il n’en a rien à faire de son fils ? Pourquoi faire les choses aussi salement, sachant que ce qu’il a fait et qu’on nous montre est indéfendable devant un tribunal ? Et enfin, pourquoi l’auteur nous dit-t-il, au moins au début, que les arguments du mari sont absolument imparables et justifient clairement le retrait du nourrisson à sa mère, alors qu’il est assez clair qu’il n’en est rien ? Par exemple, le plus gros argument du père consiste à dire que la mère est dangereuse pour son enfant parce qu’elle a dit deux fois, pendant son hospitalisation pour dépression grave, qu’elle avait envie de tuer son enfant. Qui ne dit pas ça dans la vie courante, même sans dépression, quand un bébé hurle pendant des heures ? Ou alors il faut en déduire que les juges anglais sont de gros nuls pour prendre ça au pied de la lettre et n’avoir rien vu ou rien voulu voir. Quant au prétexte de partir avec le bébé pour faire plaisir à sa maîtresse en mal d’enfant, c’est quand même difficile à faire passer parce que ça ne concorde pas du tout avec ce qu’on nous a dit du caractère du mari jusqu’à ce qu’il passe à l’action, même si l’auteur a ménagé des zones d’ombre.

     

    Bref, un bouquin agréable à lire, mais qui sent le fabriqué à plein nez.

     


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