• J'ai relu ces derniers jours un recueil de nouvelles de Henry James comprenant :

    L'image dans le tapis

    La redevance du fantôme

    La vie privée

    Les amis des amis

    Elles sont plus ou moins vaguement fantastiques, à la manière feutrée de James, où tout réside dans l'atmosphère et le non-dit, comme dans le fameux « Tour d'écrou ».

    « L'image dans le tapis » est sans doute la moins fantastique des quatre. Un écrivain dit avoir caché dans son œuvre une mystérieuse interprétation, un secret, que le narrateur et son ami cherchent en vain à découvrir. Jamais Henry James ne nous dit en quoi consiste ce secret, qui finit par peser sur la vie des trois personnes au cœur de cette affaire. C'est le mystère qui tient en haleine le lecteur, mais dont nous ne saurons rien, même si l'un d'eux dit l'avoir trouvé mais meurt avant de l'avoir révélé. C'est le récit de la course derrière une signification supposée qui se dérobe sans cesse par le jeu du hasard, ou celui du destin.

    « La redevance du fantôme » est la plus explicitement fantastique du lot. Un vieillard qui a traité méchamment sa fille jusqu'à ce qu'elle en meure, dit être harcelé par le fantôme de celle-ci. A la fin, le fantôme devient compatissant et passe un marché avec son père : elle occupera seule sa maison, et en échange elle lui paiera un loyer. Le narrateur, étudiant en théologie, assiste aux paiement des loyers trimestriels et finit par croire en l'existence du fantôme. Jusqu'à la scène finale où tout est remis en question.

    « La vie privée » est une approche subtile de la manière d'être des gens que l'on côtoie. L'un des personnages est un écrivain qui dans ses écrits est poète, profond et réservé, alors que dans la vie courante il se comporte comme un bavard ordinaire sans aucune originalité. Une double personnalité, qui semble se concrétiser par l'existence de deux personnes séparées. A l'opposé, Lord Mellifont, archétype de la bonne société londonienne, qui sait se comporter comme il faut en public en toute circonstance, mais n'a plus du tout d'existence quand il se retrouve seul, au point de disparaître physiquement quand personne n'est là pour le voir et l'écouter.

    Enfin, « Les amis des amis » est narrée par une femme qui raconte l'histoire de deux personnes, un homme et une femme, qui ont été l'objet toutes deux dans leur jeunesse d'apparitions de revenants, et qui veulent se rencontrer pour essayer d'approfondir et de comprendre ce qu'ils ont vécu. C'est encore une course poursuite comme dans l'image dans le tapis car, malgré tous leurs efforts et ceux de leur entourage, ils ne réussiront jamais à se voir. Sauf peut-être la veille de la mort de la jeune femme, où s'affronteront deux thèses : celle de l'homme, persuadé que la femme est venue lui rendre visite puis est morte, celle de la narratrice, qui est persuadée que la femme est morte et que c'est son spectre qui est venu le hanter. C'est aussi par-delà la mort une histoire d'amour qui ne dit pas son nom, les amants qui ne se connaissent pas se cherchent sans le savoir jusqu'à la rencontre finale, ambiguë et dévastatrice, le tout dans un environnement très anglais.

     

    Car ces nouvelles sont bien datées de leur époque, celle du XIXème finissant, avec l'engouement pour les tables tournantes, les apparitions d'ectoplasmes chez les médiums, le « mesmérisme », et globalement la forte croyance en l'existence des fantômes, au-delà de la croyance en l'immortalité de l'âme et en une vie après la mort.

    Datées aussi sont les coutumes de la bonne société victorienne, qui apparaissent très clairement décrites dans les récits de James. La manière de se comporter en société, qui est la première chose d'importance, s'appuie entièrement sur les apparences, les manières de faire et de dire les choses (ou de ne pas les dire), les relations distantes et convenues entre fiancés et conjoints, la valeur du mariage réduite à son aspect social. Tout y est hypocrite et dissimulé, mais je n'ai pas réussi à me faire une opinion pour savoir si James était un fervent suppôt de ces coutumes ou s'il les décrivait pour s'en moquer à sa manière, sans y toucher semble t-il. Il parle pourtant de gens supérieurs et inférieurs, de ceux qui sont vulgaires par opposition à ceux qui sont « éduqués », comme si ces catégorisations allaient de soi, génétiquement intouchables comme les castes en Inde.

    Mais il y a de l'humour qui transparaît parfois, trop rarement à mon goût, mais bien présent, et qui fait mouche à chaque fois, tout comme certaines descriptions, qu'on raterait presque en lisant trop vite, mais qui sont extrêmement révélatrices, avec une recherche de métaphores neuves exactement adaptées à ce qu'elles veulent évoquer.

    Quelques exemples :

    Les maisons près de Boston

    ...elles se tenaient sur des pentes herbeuses, à l'ombre traditionnelle d'un grand orme au feuillage incliné comme la cime pendante d'une gerbe de blé, leurs toitures enfoncées jusqu'aux oreilles, à cent lieues de prévoir la mode des toits à la française. Vieilles paysannes aux visages marqués par les intempéries, elles portaient tranquillement leurs coiffes sans rêver de chapeaux haut perchés qui exposeraient indécemment aux regards leurs fronts vénérables.

    Le portrait de Lord Mellifont (Portrait caustique et ironique sur plusieurs paragraphes)

    Cet homme, le plus beau, le plus accompli de son temps, ne pouvait jamais avoir paru mieux à son avantage que là, parmi nous, tel un chef d'orchestre affable qui d'un jeu de bras harmonieux eût conduit un orchestre encore un peu discordant. Il dirigeait par des gestes aussi irrésistibles que vagues une conversation qui, on le sentait, eût été sans lui dénuée de tout ce qui peut s'appeler le ton.(...) sans lui elle eût, en quelque sorte, manqué de vocabulaire ; elle eût, certainement, manqué de style car c'était un style qu'elle avait en Lord Mellifont. Lord Mellifont était un style. Ceci, une fois de plus me frappa dans la salle à manger du petit hôtel suisse alors que nous nous résignions à l'inévitable portion de veau.


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  • Promettre, c'est dire ce qu'on a l'intention de faire pour quelqu'un, ce quelqu'un pouvant être un autre mais aussi soi-même. C'est s'engager personnellement et même moralement à faire quelque chose pour autrui.

    Tenir une promesse, c'est faire ce qu'on a dit, c'est passer à l'acte, c'est transformer le discours en réalisation concrète.

    Mais tout n'est pas aussi simple. Il faut distinguer la promesse faite de bonne foi, et celle qu'on peut assimiler à un mensonge. Et bien sûr éliminer du statut de promesse tout ce qui vise à nuire à autrui.

    Promettre sans dire quand on agira, c'est ne rien promettre du tout, car on peut toujours repousser ce qu'on doit faire à un moment ultérieur, de manière sincère, mais aussi en étant parfaitement conscient de mentir.

    Revenir sur une promesse faite n'est pas interdit, mais cela nécessite de s'expliquer vis à vis de ceux à qui on l'a faite. On peut avoir surestimé la difficulté de l'acte à accomplir, en toute bonne foi. On peut aussi en avoir été pleinement conscient, simplement pour rassurer quelqu'un, pour résoudre un problème immédiat, sachant qu'on repousse ainsi à plus tard d'inévitables et nécessaires explications.

    Accomplir une promesse faite peut être difficile. Mais, dans la mesure où une promesse est un engagement, tout doit être fait pour qu'elle soit tenue, même si l'objet en est insignifiant.

    Une promesse ne doit jamais être faite qui ne puisse être tenue. Avant de promettre, il est donc nécessaire d'être prudent, de réfléchir aux conséquences pour soi et pour les autres, mais sans aller trop loin sous peine de ne jamais s'engager sur rien...

    Certains pensent que le discours est en soi une forme d'acte. Combien d'entre nous, après avoir longuement parlé, estiment implicitement que le travail est à moitié fait !

    Tenir une promesse qu'on s'est faite à soi-même est en général beaucoup plus difficile que de tenir une promesse faite à autrui. Le respect de l'autre est plus motivant que le respect de soi. Par exemple, dire à ma voisine handicapée que j'irai demain faire ses courses, et les faire même s'il pleut, est plus facile que de me promettre de faire tous les jours un footing de 3 km, et le faire effectivement quel que soit le temps...

    Mais quand on a promis quelque chose, et qu'on l'a réalisé malgré les difficultés, quel bien-être vous saisit ! La joie d'avoir accompli une tâche peut-être difficile, d'avoir tenu bon malgré les obstacles, de voir le contentement des autres et de ressentir leur gratitude, bénéficier de leur confiance (enfin quelqu'un sur qui compter !), se sentir grandi vis à vis de soi-même et de son entourage, simplement par la mise en accord de ses paroles et de ses actes... !

    Faire du bien aux autres rend heureux, c'est un élément majeur d'une vie harmonieuse et de l'accomplissement de soi-même.


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  • Selon l'opinion la plus communément admise, l'homme actuel est le fruit d'une évolution qui a commencé avec l'apparition de la vie sur Terre, il y a quelques centaines de millions d'années.

    Donc l'homme évolue. Il y a un ou deux millions d'années, nous ne ressemblions pas à ce que nous sommes aujourd'hui. Nous étions, avec Lucy par exemple, plus proches du singe que de l'homo sapiens, et toutes les modifications ayant conduit à notre forme actuelle, physique et mentale, ont été le fruit de mutations aléatoires et d'adaptations progressives à l'environnement. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, ou plus exactement nous avons acquis un tel pouvoir d'influence sur notre environnement et sur nous-mêmes, que l'évolution n'est plus lente et progressive, mais accélérée et pourra même s'effectuer par sauts brutaux et inattendus.

    Par conséquent, si nous essayons de nous projeter dans le futur pour répondre à la question de l'avenir de l'homme sur Terre, il nous faut dire à quel horizon de temps nous nous plaçons. En effet, une chose est certaine : dans trois ou quatre milliards d'années, le soleil s'éteindra, ou explosera, et il n'y aura plus de système solaire, plus de Terre et donc plus de vie ni d'humanité sur Terre... Mais à cette échelle de temps, il y a deux échappatoires possibles à ce destin apparemment inéluctable : ou bien l'homme aura trouvé le moyen d'émigrer vers d'autres systèmes stellaires, ou bien il nous faut passer au plan métaphysique, celui de la croyance, celui qui s'intéresse à ce qui se passe après la mort : mort individuelle, mort de l'espèce, mort de la vie, disparition même de l'univers.

    A un horizon plus rapproché, le seul qui puisse vraiment nous parler, la question est moins vaste, moins métaphysique, mais tout aussi difficile. Que serons-nous dans cent ans ? Dans mille ans ? Il nous faudrait ici raisonner à la manière des prospectivistes : à partir de l'état actuel du monde et des évolutions en cours, poser des hypothèses et imaginer des scénarios d'évolution plausibles. Tout dépend donc des hypothèses que l'on fait, qui ne peuvent pas prendre en compte tous les éléments nécessaires, et en particulier tout ce qui est aléatoire et discontinu.

    Par exemple, pour les cent ans à venir, on peut énoncer trois scénarios :

    • un scénario « optimiste », dans lequel l'histoire que nous connaissons depuis un siècle continuera comme avant, sans guerre majeure, sans événements dus à des irresponsables au pouvoir, avec un progrès dont on ne retiendra sagement que le meilleur ;

    • un ou plusieurs scénarios « pessimistes », incluant pêle-mêle les changements climatiques non maîtrisés, le développement incontrôlé de la démographie mondiale, l'impossibilité d'arrêter le terrorisme islamique, l'utilisation d'armes atomiques dans des conflits locaux, et encore bien d'autres catastrophes...

    • un ou des scénarios médians, avec des bonnes et des mauvaises choses que chacun peut imaginer en ramifiant un arbre des scénarios...



    Pour des périodes plus longues, on quitte le domaine de l'histoire événementielle. Ce qui compte, ce n'est pas de savoir s'il y aura ou non une nouvelle guerre mondiale, si la démocratie ou la tyrannie s'imposera, si on ira sur Mars ou Jupiter, ni quand ces événements se produiront. A cette échelle de temps, il faut surtout imaginer comment l'homme évoluera, physiquement et mentalement. Des pistes sont imaginables dès aujourd'hui à partir d'extrapolations issues des progrès techniques de plus en plus rapides et difficiles à contrôler. Parmi ceux-ci, j'en citerai quatre :

    • les greffes d'organes prodiguées à partir de tissus cultivés en laboratoire. On prélèvera des cellules souches à notre naissance ou avant, et on pourra ensuite en faire des organes remplacés à la demande, en cas de besoin...ou pour rester jeune plus longtemps !

    • le remplacement de ces greffes par des prothèses électromécaniques de toute nature. L'homme « bionique » quoi ...Ce n'est plus de la science fiction ;

    • le choix des caractéristiques de ses enfants « sur catalogue » : le sexe, la couleur des yeux et des cheveux, la taille, etc

    • le changement des comportements des hommes, notamment par la diffusion des informations de toute nature en temps réel facilitant l'entraide et l'empathie

    Ce tableau semble a priori fort séduisant. Mais il ne faut pas oublier qu'il recèle de nombreux dangers, et des limitations. Par exemple :

    • si on peut remplacer autant qu'on le veut tout organe déficient, il y en a un pour lequel c'est impossible : le cerveau. Nous aurons un cerveau de plus en plus vieux et déficient dans un corps toujours jeune. Pourtant, certains n'hésitent pas à dire que même le cerveau pourra être remplacé par une sorte de superordinateur miniaturisé dans lequel on aura transféré la mémoire de la personne. Google y croit tellement qu'il a lancé un programme de recherche doté de plusieurs centaines de millions de dollars pour y arriver...

    • les choix humains, dans l'état actuel de nos mentalités, sont tout sauf rationnels. On se plaît à vanter notre intelligence, qui est réelle, mais qui s'applique mal quand il s'agit de faire des choix subjectifs en oubliant beaucoup de critères nécessaires. On risque ainsi de rompre l'équilibre numérique des sexes, et plus généralement de tomber dans l'eugénisme. Sans oublier de se poser à nouveau une question métaphysique : un ordinateur, même plus puissant qu'un cerveau humain, est-ce que cela pense ? Est-ce que ce sera encore un homme ? Ou alors, qu'est-ce que penser ? Bref, le champ de la spéculation philosophique est largement ouvert aujourd'hui, et pas seulement sur le plan théorique.

    En conclusion, vous voyez qu'à la lueur de ces quelques réflexions, l'avenir de l'homme sur Terre est totalement imprévisible, et en tout cas bien incertain...Ou alors il faudra redéfinir ce qu'on appelle « un homme ».


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  • Lorsqu'on écrit pour soi ou pour un petit groupe, il est difficile d'avoir une vision claire de la valeur de ses textes. Si l'on se penche soi-même sur ce qu'on a écrit, on ne peut avoir un regard neutre et objectif : l'impression que l'on ressent va du désespoir le plus complet (« Comment ai-je pu écrire quelque chose d'aussi mauvais ? ») jusqu'à la béate satisfaction liée à la conscience de sa juste valeur (« C'est encore meilleur que ce que je pensais ! »). Et lorsqu'on demande un avis aux quelques personnes qui ont pu lire certains textes, il est difficile de leur faire confiance : si c'est bon, on sentira peut-être un ton de sincérité derrière la signification de ce qui est dit, mais si c'est mauvais, personne ne se risquera à émettre un jugement clairement négatif, de peur, soit de blesser l'autre, soit de se faire soudainement un ennemi mortel d'une personne rangée jusque là au rang de ses amis. Il en résulte que le contenu de l'avis critique d'un amateur sur une production littéraire amateur n'a pas beaucoup de signification, la vérité se cachant surtout dans les nuances de l'expression, dans la généralité des phrases employées ou dans la brièveté sèche de l'avis.

    En tant qu'amateurs, nous ne sommes pas dans la position de Françoise Sagan dont les livres, lus par des milliers de personnes, ont fait l'objet de critiques littéraires approfondies dans des revues ou des magazines. Un critique littéraire appointé dira généralement ce qu'il pense sans trop se soucier de l'effet produit sur l'auteur, ou bien il accentuera sciemment, dans un sens ou dans l'autre, la réalité de ce qu'il pense vraiment, ne serait-ce que pour se démarquer de la concurrence des autres critiques.

    Alors, quel texte ai-je écrit que je juge bon ou mauvais ? J'ai retrouvé il y a quelque temps des petits « texticules » écrits après avoir lu un recueil d'un auteur dont j'ai oublié le nom, dont le titre était peut-être « Crimes imaginaires ». C'était ultra court, frappant, et très amusant, et j'ai voulu faire pareil : après tout, jeter quelques lignes sur le papier, ce n'est pas fatigant, et on peut les oublier si c'est mauvais. Mais, les ayant exhumés, je les ai relus, et les ai trouvés très drôles, comme si ce n'était pas moi qui les avais écrits. Si cela intéresse un critique amateur pas forcément porté sur la rigolade, on peut aller ici : « Les écrivains amateur d'Eure et Loir » et faire ensuite une critique acerbe, acérée, au vitriol, condescendante, à casser l'applaudimètre, mais pas convenue, ni neutre, ni dégoulinante, ni simplement gentille...

    En voici un :

    « De temps en temps, il faut que je tue quelqu’un, parce que ça me soulage. Maintenant, cela va bien, mais je n’ai plus beaucoup d’amis… »

    Pas trop long ? Pas trop dur à lire ? Pas trop immoral ?

    Autocritique : cela ne va pas bien loin, on peut sourire, rester de marbre ou ne pas comprendre, mais il est clair que cela ne m'a pas coûté beaucoup d'efforts de construction ni de recherche de style ou de vocabulaire. Un amusement sans prétention, c'est tout...


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  • Ce livre est en quelque sorte la suite de « La formule de Dieu », paru il y a deux ans, même si le seul personnage qu'on y retrouve est le héros, Tomas Noronha, historien, linguiste, cryptologue, expert en objets anciens, et je ne sais quoi encore. En effet, il semble bien être spécialiste d'un tas de choses hors de sa formation de base, et en particulier connaître en profondeur toutes les théories scientifiques les plus avancées.

     Les mêmes qualités et les mêmes défauts sont présents dans ce nouveau livre, un peu plus court que le précédent, mais plus de 500 pages tout de même. Je vais les reprendre ici.

     Sur le fond, c'est un exposé très pédagogique comme précédemment, centré cette fois sur la théorie quantique et la notion de réalité qui s'y rattache, même si au début se place un long passage portant sur le fonctionnement du cerveau et l'émergence de la conscience, thème malgré tout relié au précédent comme on va le voir. Tout ce qui est expliqué dans le texte est donc parfaitement exact, remarquablement exposé, bien mieux même que ce que j'ai pu lire très récemment dans un numéro spécial 1 de « La Recherche » intitulé : « La réalité n'existe pas ». Je ne vais pas reprendre ici la description de la théorie quantique et de toutes les « bizarreries » qui l'accompagnent, Dos Santos le fait très bien. Par contre, comme c'est par ailleurs un roman, il faut bien distinguer deux choses :

    • ce qui a trait à la description objective et historique de la théorie quantique, qui, je le répète, est très bien fait, même s'il faut parfois s'accrocher pour comprendre de quoi il est question ;
    • ce qui a trait à des hypothèses, des interprétations des faits et des expériences, sur lesquelles les physiciens eux-mêmes ne sont pas du même avis. Ici, Dos Santos fait son choix personnel sur l'interprétation qui lui convient le mieux, sans vraiment expliquer pourquoi, et sans le préciser clairement dans le texte. Il avait fait la même chose dans « La formule de Dieu », choisissant de défendre le principe anthropique en le présentant non comme une hypothèse mais comme un fait acquis.

     Il faut dire que la théorie quantique est une bénédiction pour les auteurs de science-fiction, puisqu'elle démontre scientifiquement et mathématiquement, sans pouvoir l'expliquer philosophiquement ou par le bon sens, des choses aussi curieuses que celles-ci :

    • une particule peut se trouver en deux endroits à la fois ;

    • si on ne l'observe pas, une particule existe sous différentes formes virtuelles dont une seule vient à l'existence au moment de l'observation. Transposé dans le macrocosme, cela revient à dire que « la lune n'existe pas si je ne la regarde pas », ou encore « qu'un arbre qui tombe dans la forêt ne fait aucun bruit s'il n'y a personne pour l'entendre » ;

    • on peut penser que le futur influence le passé ;

    • deux particules reliées à l'origine (« intriquées ») n'en forment qu'une, même si elles se trouvent à des millions de km l'une de l'autre ;

    • pour aller d'un point à un autre, une particule utilise tous les chemins possibles ;

    • c'est le hasard et non la causalité qui explique le monde ;

    Je m'arrête là, car discuter de la théorie quantique peut prendre des pages et des heures, et ce n'est pas en quelques lignes que l'on va ici régler la question. Je m'y exercerai peut-être dans un autre billet, plus tard.

    Néanmoins, le point crucial dans le livre n'est pas de faire comprendre aux gens ce qu'est la théorie quantique (les meilleurs physiciens s'y cassent les dents depuis près de 100 ans, car elle marche, mais on ne sait pas pourquoi...), mais d'essayer de montrer que la conscience est au cœur de l'interprétation des faits observés. De nombreux savants se penchent sur cette question, que John Wheeler a synthétisée de la manière suivante : « L'univers n'existe que parce qu'il y a une conscience qui l'observe ». Je ne peux pas partager ce point de vue, pour trois raisons :

    • qu'est-ce que la conscience ? Nulle part dans le livre elle n'est définie de manière claire. Si on ne dit pas de quoi il s'agit, de quoi parle t-on exactement ?

    • cette phrase suppose que la conscience préexiste à l'univers, elle n'en ferait donc pas partie ? Ailleurs, la conscience est pourtant présentée comme une « émergence » de la vie, et la vie une émergence de la matière. Il y a une contradiction flagrante.

    • la conscience est assimilée en fait à la conscience humaine. Cela voudrait donc dire que si l'homme n'existait pas, l'univers n'existerait pas non plus. C'est encore une fois donner à l'homme une place privilégiée dans le monde, c'est se regarder le nombril en disant « Ah, qu'est ce qu'on est beaux et tellement différents des autres formes de vie ! », c'est donc faire de l'anthropocentrisme et oublier d'être modestes. Dans cette interprétation, l'âme et la religion ne sont pas loin, et aucun animal ne possèderait le moindre embryon de conscience.

    Pour moi, la réalité a une existence objective, qui apparaît sous diverse formes selon la manière dont on l'observe. Comme le dit Niels Bohr : « La tâche de la physique n'est pas de savoir ce qu'est la nature. La physique s'occupe de ce que nous pouvons dire de la nature ».

     

    Parlons maintenant de la forme et de l'intrigue. Aucun progrès n'est perceptible entre ce livre et le précédent, j'ai même l'impression que Dos Santos s'en moque quelque peu. Même si on oublie le style et l'organisation du livre, il y a des choses qui seraient faciles à améliorer par n'importe qui, ne serait-ce que pour rendre l'histoire crédible, ce qu'elle n'est à aucun moment. Faisons brièvement un inventaire non exhaustif de ce qui ne va pas :

    • Noronha, cet historien qui parle de physique et décrypte les formules quantiques très complexes en quelques minutes devant un parterre béat d'admiration ;

    • Bellamy, ce directeur de la CIA qui, à ses moments perdus, a trouvé tout seul la « théorie du tout » que cherchent une armée de savants et prix Nobel depuis 50 ans ;

    • ce même directeur qui pénètre dans le CERN comme dans un moulin alors qu'une expérience cruciale et dangereuse est en cours, qui y circule sans être accompagné alors qu'on sait que c'est un agent de la CIA, et qui bidouille tranquillement les consoles d'accès avec la pointe de son couteau ;

    • le héros (historien) et sa compagne (directrice d'une maison de retraite), pourchassés par les tueurs de la CIA, qui se réfugient dans un labo et ne trouvent rien de mieux pour s'occuper que de faire des expériences de physique quantique pendant des heures ;

    • idem quand ils ont pénétré dans l'appartement blindé du directeur en crochetant la serrure les doigts dans le nez avec une épingle à cheveux, ils causent, ils causent ;

    • idem, alors que la compagne du héros est en danger de mort et qu'il ne lui reste plus que quelques minutes à vivre, Noronha fait un très long exposé sur les ordinateurs quantiques avec même des devinettes dedans, tout comme un conférencier dans un congrès international ;

    • les gens de la CIA sont, au choix, corrompus, méchants, bêtes, arrivistes, sans aucun sens moral. On sait bien que tout ça est un peu vrai, mais caricatural à ce point, c'est risible ;

    • on entre dans le saint des saints de la CIA à Langley comme dans un moulin (encore !) ;

    • l'accumulation de clichés éculés de romans policiers : une directrice de maison de retraite qui crochète les serrures avec brio et avec une épingle ; le coup du crayon qui révèle le texte en creux sur un bloc-notes ; le pistolet qui s'enraye au moment crucial (ouf!) ; le mot de passe de l'ordinateur de la CIA (la date de naissance du directeur !) craqué en deux minutes par un génial hacker ;

    • Maria Flor, la seule femme du roman, qui ne sert strictement à rien, sinon à faire les questions et les commentaires pendant les exposés scientifiques, comme dans les dialogues socratiques, qui fait la tête quand son copain n'est pas gentil avec elle, et qui fait monter une tension « insoutenable » dans la dernière partie quand elle est prisonnière et que son copain disserte doctement.

    Bref, beaucoup de facilité dans cet aspect du livre, qui contraste de manière évidente avec le sérieux des exposés techniques, qui ont dû demander à Dos Santos énormément de travail. Et un ensemble qui rend encore plus incompréhensible le succès du livre précédent et sans doute le succès à venir de celui-ci : de la vulgarisation scientifique de haut niveau, intéressante mais difficile, mal servie par une histoire peu crédible.

    Quant à la conclusion, elle est simple mais n'apporte rien de particulier : l'univers est un ordinateur quantique. Et alors?

    La réalité est finalement ce qu'en disait déjà le Bouddha :

    « Le monde n'est qu'un songe, ses trésors un mirage. Les choses sont irréelles, tout est pure évanescence. »

     

    1  "La Recherche" numéro spécial juillet-août 2014

     


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